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Souveraineté

La souveraineté en couches

Pourquoi l'Europe ne gagnera pas la guerre des modèles, et où elle peut encore gagner.

Par David Licoppe · · 14 min de lecture

La scène se répète. Un dirigeant de PME me reçoit dans une salle de réunion, le café est bon, l'équipe est fière. « Nous sommes souverains, me dit-il, nos serveurs sont en Europe. »

Puis il me montre son quotidien : un assistant IA américain branché sur toute la messagerie, des agents qui rédigent les offres commerciales, un tableau de bord qui résume chaque semaine les décisions du comité de direction. Toute la mémoire de l'entreprise passe par des outils dont il ne connaît ni les règles, ni la feuille de route, ni la juridiction finale.

Carte de l'Europe avec un point lumineux situé à Strasbourg, dans l'est de la France.
Strasbourg, un repère européen. Une localisation sur la carte ne suffit pas à garantir la souveraineté.

Ses serveurs sont peut-être en Europe. Sa souveraineté, elle, ne l'est pas.

Carte de l'Europe et des États-Unis : une flèche part de Strasbourg vers une zone américaine sans destination précise. Schéma illustratif, pas un trajet de données vérifié.
De Strasbourg vers les États-Unis. La destination exacte reste indéterminée : ce schéma illustre une dépendance, pas un transfert de données vérifié.

Je construis des outils IA européens depuis plusieurs années. Et j'ai fini par me convaincre d'une chose qui dérange autant les souverainistes que les technophiles : le débat européen sur l'IA souveraine est mal posé. On en parle comme d'un bloc : on l'aurait, ou on ne l'aurait pas.

En réalité, la souveraineté se joue en couches. Et l'Europe doit avoir le courage de choisir celles qu'elle abandonne.

I. Le mensonge confortable

« Souverain » est devenu un mot-valise. Un fournisseur de cloud l'utilise pour dire que ses machines sont à Francfort. Un éditeur l'utilise parce qu'il a signé un contrat de traitement des données. Un gouvernement l'utilise pour annoncer un plan d'investissement.

Tous ont raison, et c'est précisément le problème : un mot qui veut tout dire ne protège plus rien.

La question utile n'est pas « suis-je souverain ? ». C'est : « sur quelle couche ai-je perdu le contrôle, et est-ce grave ? ». Ne pas fabriquer ses propres puces n'est pas un drame pour une PME de Namur.

Ne plus savoir où vivent ses décisions, si.

« Un mot qui veut tout dire ne protège plus rien. »

II. Les cinq couches

Je découpe l'IA en cinq couches, de la plus physique à la plus humaine. Pour chacune, trois questions : qui domine aujourd'hui, ce qui est réaliste pour l'Europe, et ce que je ferais.

Les cinq couches de la souveraineté
CoucheQui domineRéalité pour l'EuropePosition
01 Puces & calculNvidia et la chaîne asiatique des semi-conducteurs.Acheteur, pas fabricant. Les annonces européennes reposent sur des puces américaines.Renoncer
02 ModèlesOpenAI, Google, Anthropic, xAI, Meta, et Mistral en challenger.Un champion crédible, mais une course au capital qu'on ne gagnera pas seuls.Négocier
03 Cloud & hébergementAmazon, Microsoft et Google : environ 70 % du marché européen.Environ 15 % pour les acteurs européens. Rattrapable par endroits, pas partout.Négocier
04 Données & mémoireEncore personne. C'est le terrain qui se dessine.Le droit européen et la proximité client sont des avantages réels.Dominer
05 Décisions & usagesLes éditeurs qui vivent dans le quotidien des équipes.Le tissu de PME, de métiers et de langues est notre force.Dominer

Couche 01 : Les puces et le calcul

Soyons lucides : la puissance de calcul mondiale de l'IA tourne sur des processeurs Nvidia. Même les grandes annonces européennes en témoignent.

Lorsque Mistral a présenté Mistral Compute en juin 2025, l'infrastructure annoncée reposait sur des systèmes Nvidia 12. Ce n'est pas une critique de Mistral, c'est la réalité du marché.

Rattraper ce retard demanderait des décennies et des montants qui dépassent ce que l'Europe sait mobiliser.

Mon avis : Renoncer à fabriquer, et se battre pour l'accès.

Couche 02 : Les modèles

Ici, l'Europe a un vrai champion. Mais il faut regarder la course telle qu'elle est : une course au capital et à l'énergie.

La Commission européenne a annoncé en février 2025 l'initiative InvestAI, qui vise à mobiliser 200 milliards d'euros, dont 20 milliards pour des « gigafactories » d'IA 3.

C'est considérable. C'est aussi un ordre de grandeur que quelques acteurs privés américains engagent seuls.

InvestAI, en milliards d'euros
Mobilisation visée200 Md €
Dont gigafactories d'IA20 Md €
Source : Commission européenne, février 2025 3.

Mon avis : Garder un ou deux modèles européens de premier rang comme assurance stratégique, mais arrêter de faire de la « guerre des modèles » le seul baromètre de notre réussite.

Couche 03 : Le cloud et l'hébergement

Les chiffres sont brutaux. Selon Synergy Research Group, les fournisseurs européens détiennent environ 15 % de leur propre marché du cloud, contre 29 % en 2017, tandis qu'Amazon, Microsoft et Google en captent environ 70 % 4.

Les géants américains ont compris le message politique : en avril 2025, Microsoft annonçait des « engagements numériques européens » pour rassurer ses clients sur la résilience de ses services en Europe 5.

Parts du marché européen du cloud
Fournisseurs européens, 201729 %
Fournisseurs européens, aujourd'hui15 %
Amazon, Microsoft et Google70 %
Valeurs approximatives. Source : Synergy Research Group 4.

Mon avis : Négocier. Exiger la transparence, la réversibilité et la localisation des données, et faire grandir les acteurs européens sur les usages où ils sont meilleurs. Rêver d'un hyperscaler européen qui remplacerait tout le monde demain matin est une distraction.

Couche 04 : Les données et la mémoire

C'est la couche qui se crée sous nos yeux. Un agent IA utile n'est pas seulement un modèle : c'est un modèle qui se souvient de vos clients, de vos procédures, de vos arbitrages passés.

Cette mémoire-là, personne ne la domine encore. Et c'est la plus précieuse, parce qu'elle est unique à chaque organisation.

Mon avis : C'est ici que l'Europe doit être intraitable : où vit la mémoire, qui y a accès, qui peut la récupérer, qui a le droit de s'en servir pour entraîner quoi.

Couche 05 : Les décisions et les usages

La couche la plus haute est aussi la plus sous-estimée. C'est l'endroit où l'IA rencontre un métier, une langue, une réglementation, une façon de travailler.

Une comptable belge, un artisan wallon, une équipe RH flamande n'ont pas besoin du modèle le plus puissant du monde.

Ils ont besoin d'un outil qui comprend leur contexte, qui s'efface, et dont ils gardent la main.

Mon avis : C'est la couche où l'Europe peut gagner, et où elle doit gagner.

III. Ce que disent les leaders, et où je ne suis pas d'accord

Portrait de Jensen Huang

Jensen Huang, Fondateur et PDG de Nvidia

“Every country needs to own the production of their own intelligence.”

Jensen Huang, fondateur de Nvidia, World Government Summit, février 2024 [6]
Photo : Anderseidesvik, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Jensen Huang a popularisé l'expression « sovereign AI » 6. Sur le fond, il a raison : une société qui délègue entièrement sa capacité à produire de l'intelligence délègue une part de sa culture. Mais il faut lire la phrase pour ce qu'elle est aussi : un argument commercial. Si chaque pays doit « produire sa propre intelligence », chaque pays doit acheter des puces.

La souveraineté telle que la définit Nvidia commence à la couche 1 (la sienne). Je la fais commencer à la couche 4.

Portrait de Sam Altman

Sam Altman, Cofondateur et PDG d'OpenAI

“Eventually we can each have a personal AI team, full of virtual experts in different areas, working together to create almost anything we can imagine.”

Sam Altman, fondateur d'OpenAI, « The Intelligence Age », septembre 2024 [7]
Photo : Cabinet du Premier ministre du Japon, Wikimedia Commons, CC BY 4.0

Sam Altman décrit un futur où chacun dispose de sa propre équipe d'experts virtuels 7. Je partage cette vision sur l'usage. Je la conteste sur la propriété. Une équipe d'experts virtuels qui connaît toute votre entreprise, ce n'est plus un outil : c'est un associé. La question n'est pas de savoir si cette équipe existera, mais chez qui elle travaillera, avec quelle mémoire, sous quel droit. Si la réponse est « chez un seul fournisseur, quelque part », nous aurons gagné en capacité et perdu en liberté.

Portrait de Mistral AI

Mistral AI, Représentée par Arthur Mensch, cofondateur et PDG

“We believe that the buildout and ownership of AI infrastructure should not be restricted to two or three powerful companies.”

Mistral AI, annonce de Mistral Compute, juin 2025 [1]
Photo : Wikimedia Commons, CC0

Mistral pose le diagnostic juste 1 : la concentration est le vrai risque. Mais je pousse le raisonnement plus loin. Même avec une infrastructure européenne, une entreprise qui confie toute sa mémoire à un seul modèle (européen ou non) reste dépendante.

La souveraineté, ce n'est pas remplacer un fournisseur américain par un fournisseur européen.

C'est ne plus dépendre d'un seul.

« La souveraineté, ce n'est pas remplacer un fournisseur. C'est ne plus dépendre d'un seul. »

IV. Ma position

Je défends une souveraineté sélective. L'Europe doit renoncer à dominer les puces, négocier fermement sur les modèles et le cloud, et dominer sans complexe les deux couches du haut : la mémoire et la décision.

Ce choix a l'air modeste. Il ne l'est pas.

Le rapport Draghi l'a rappelé en 2024 : l'Europe accuse un retard d'innovation et de taille d'entreprises face aux États-Unis dans les technologies numériques 8.

« Essayer de combler ce retard partout à la fois, c'est s'assurer de ne le combler nulle part. »

Concentrer nos forces sur les couches où le droit, la langue, la proximité et la confiance comptent, c'est jouer là où nos adversaires sont structurellement plus faibles.

Concrètement, la souveraineté en couches repose sur trois principes.

Premier principe : le modèle est remplaçable, la mémoire ne l'est pas. Un outil doit pouvoir changer de moteur IA sans perdre ce que l'entreprise y a construit.

Deuxième principe : l'accès est une frontière. Savoir qui ouvre la porte de vos données compte autant que savoir où elles dorment.

Troisième principe : l'humain garde la décision. Un agent propose, prépare, exécute ; il ne tranche pas seul ce qui engage l'entreprise.

V. Ce que j'en tire chez Youpi

Je ne prétends pas avoir résolu la question. Mais ces principes guident des choix concrets que nous avons faits pour Youpi, et que nous décrivons publiquement sur notre page dédiée à la souveraineté.

  • Plusieurs moteurs IA, pas un seul. Nous listons publiquement les moteurs de repli que nous utilisons (OpenAI, Anthropic, Google, Perplexity) pour qu'aucun fournisseur ne devienne un point de dépendance unique.
  • Une mémoire hébergée principalement dans l'Union européenne : base de données, fichiers, conversations et documents.
  • Pas d'entraînement sur vos contenus : conversations, documents, agents et fichiers ne servent pas à entraîner des modèles internes ou tiers.
  • Un accès protégé par biométrie (Face ID et empreinte digitale) sur nos apps macOS, iOS et navigateur, parce que l'accès est une frontière.

Ce ne sont pas des slogans : ce sont des décisions de produit qui ont un coût. Utiliser plusieurs moteurs est plus complexe que d'en brancher un seul. Mais c'est le prix de la couche 4.

VI. Ce qu'une entreprise peut faire dès lundi

Vous n'avez pas besoin d'une stratégie nationale pour reprendre la main. Vous avez besoin de cinq questions, à poser à chacun de vos fournisseurs d'outils IA.

  1. Où vit la mémoire de nos échanges et de nos documents, et sous quelle juridiction ?
  2. Nos contenus servent-ils, d'une manière ou d'une autre, à entraîner des modèles ?
  3. Si nous partons demain, que récupérons-nous, sous quel format, et en combien de temps ?
  4. Votre outil dépend-il d'un seul moteur IA ? Que se passe-t-il si ce fournisseur change ses conditions ?
  5. Qui, chez vous, peut accéder à nos données, et comment l'accès de nos équipes est-il protégé ?

Si un fournisseur hésite sur une seule de ces réponses, vous savez sur quelle couche vous avez perdu le contrôle. Le cadre européen (RGPD, et désormais l'AI Act) pousse dans ce sens. Mais n'attendez pas la réglementation pour poser ces questions : elles relèvent de la gestion, pas du droit.

VII. Choisir ses batailles

L'Europe a souvent perdu les guerres technologiques en voulant les gagner toutes, ou en refusant de les livrer. La souveraineté en couches propose une troisième voie : accepter lucidement nos dépendances là où elles sont inévitables, et devenir intraitables là où se joue la valeur de demain.

Les puces seront américaines et asiatiques pour longtemps. Les grands modèles seront une compétition mondiale. Mais la mémoire de nos entreprises, la façon dont nos équipes décident, travaillent et apprennent avec l'IA, cela peut, et doit, rester entre nos mains.

« Perdre les puces n'est pas grave. Perdre la mémoire de nos entreprises le serait. »

Sources

  1. Mistral AI : « Mistral Compute », 11 juin 2025
  2. Nvidia : « Europe Builds AI Infrastructure With NVIDIA… », communiqué du 11 juin 2025
  3. Commission européenne : lancement d'InvestAI (200 milliards d'euros), 11 février 2025
  4. Synergy Research Group : « European Cloud Providers' Local Market Share Now Holds Steady at 15% », 24 juillet 2025
  5. Microsoft (Brad Smith) : « Microsoft announces new European digital commitments », 30 avril 2025
  6. Ars Technica : « Nvidia CEO calls for “Sovereign AI” », 13 février 2024
  7. Sam Altman : « The Intelligence Age », 23 septembre 2024
  8. Commission européenne : Rapport Draghi sur la compétitivité européenne, septembre 2024

Cet article exprime une opinion personnelle. Les mentions du RGPD et de l'AI Act sont générales et ne constituent pas un avis juridique.